C’est comme ça, il y a des gens qui n’aiment pas les churros, pour ma part, j’aime pas Jack London. La vérité consisterait à dire que je n’ai jamais lu Jack London. Admettons que tu brandisses devant mon nez un exemplaire de disons… tiens, L’Appel de la Forêt, ben ma tête aurait eu propension à tourner sur 360 degrés et j’aurais gerbé violet. Penser Jack London, c’était visualiser une meute de loups qui s’ébrouent dans la neige, mais c’était aussi va savoir pourquoi penser klondikes et Blaise Cendrar et tous les autres auteurs qui m’ont fait chier au collège.

En quatrième- troisième, c’étaient les pires brutes de l’établissement. .

Je parle de M a u p a s s a n t.

Je parle de C o r n e i l l e.

Je parle de R a b e l a i s.

B â t a r d s.

Attention je suis pour la culture dans son ensemble, la littérature en particulier et son accès à tous, Captain Obvious. Et puis y’’en a qui sont passés crème, tu noteras; Queneau, Camus, Radiguet, Vian ou même tiens, Bernard Lenteric.

C’est juste que jeunes, pour se la péter, on a souvent des préjugés sur les gens en général, les auteurs dans ce cas précis et bon… même si honnêtement ça a de fortes chances de nous suivre à peu près toute notre vie adulte, bref si certains comme moi sont du genre à dire “Flaubert? Bof…” alors que [jamais entendu parler] et bien malgré tout, même si les préjugés ont la peau dure, on évolue, il y a ce moment dans nos vies – quand on est pas totalement mort à l’intérieur – où on communique… où on a envie j’dirais… de partager; un bon vin, un bon livre, un bon plat car même si on est frileux de la vie par l’expérience – l’expérience qui est tout, qui est le toit, les murs, le ciment de l’âme et la culture, la culture qui réchauffe, la Culture le foyer de l’expérience, peuvent nous permettre un matin d’entamer la septième tentative de lecture de Bel Ami ou bien de s’entendre s’écrier “Jack London? Dis m’en plus !”

On m’a dit que Jack London, qui a galéré des années de boulots dangereux en boulots minables dans l’espoir et la certitude de se faire publier, s’astreignait à écrire 1000 mots par jour.

Moi, ça fait quatre ans que je reste allongée à me dire que je peux plus écrire parce que j’ai plus de joie dans le cœur, qu’anyway mon cœur c’est une noisette pourrie et que ma vie est finie et que ce sera sa faute à cet enculé si un jour je me suicide.

Je disais quoi ?

JACK LONDON.

Si je suis la perspective incertaine selon laquelle en finissant d’écrire un roman, je sortirais du marasme, il serait sans doute de bon aloi comme on a de cesse de me le répéter, de me plier à la discipline du clavier donc sans se chercher de fausses excuses; écrire 1000 mots par jour, c’est faisable dans l’ordre du réaliste.

Ok mais écrire quoi ?

Que je passe 23 heures par jour allongée dans mon lit en comptant le temps qu’il reste avant mon prochain antipsychotique dérivé du cyanure ?

Bof envie.

Donc ce roman infoutu de s’écrire tout seul, je me dis que ce serait peut-être une bonne idée de le partager un peu, vu que vous n’êtes plus que trois à me lire. J’ai bon espoir que ça me fasse avancer.

C’est parti !

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Elle se propose en lice du concours des vies ratées, des vies en forme de gags, des vies de calvaire. Des vies qui grincent et des vies qui cognent, des vies dont on se dit que c’est une mauvaise farce. Il paraît que pour certaines personnes, la douleur est le plus sûr moyen de se sentir vivant.

Elle se dit qu’elle est extrêmement vivante.

“Comment les gens se cassent ?” pensait t-elle “Comme une lampe un peu moche qui ne cesse de tomber, qu’on rechigne à jeter, qu’on recolle parce que c’est un cadeau et qui finalement, chute après chute, de plus en plus en laide; brisée et recollée, devient un objet sentimental qu’on garde avec une tendresse un peu cruelle et un peu coupable ?”

Elle ne s’est jamais tuée. Sauf une fois où elle a fait mine de sauter de la voiture en marche d’un apprenti flic, roux et prognathe qui la baisait comme on culbute un flipper, alors qu’ils roulaient pour rejoindre Pontoise. Cet unique coup d’éclat la conduirait en HP, quelques jours plus tard.

Elle est née à Paris d’un père chirurgien-dentiste et d’une mère cadre dans une banque d’affaire internationale. Ils s’appellent Marc-Charles et Marguerite. Elle est la petite sœur de Jokabeth qui est née le jour de Noël et qui s’en plaint encore.

Elle s’appelle Sally Buchmann.

Sally n’a jamais pu vivre comme tout le monde et pourtant elle ne savait comment : elle n’était pas morte. Ses premières année à Paris sont poissées d’un brouillard épais et confortable, les souvenirs qu’elle en gardait ne sont pour la plupart que des images figées, sans suite. Les photos d’albums s’étaient calquées sur ses souvenirs, ces photos lui disaient que sa sœur et elle étaient de véritables petites filles modèles. Carré, serre-tête, Bonpoint et Annick Goutal. Petites bourgeoises du 16ème arrondissement, modèles d’éducation réussie. Politesse et dents blanches et pas les coudes sur la table.

Ces photos disent que ses parents étaient beaux et avaient une vie sociale trépidante. Elles disent que Marc-Charles conduisait de belles voitures et que Marguerite portait des collections prêt-à-porter YSL. Elles disent aussi qu’ils jouaient au tennis et au golf. Qu’ils partaient faire du bateau, qu’ils dinaient à la Tour d’Argent. Des preuves bord-cadre de ce qu’ont été ces gens. Des documents surexposés des figurantes progénitures jolies.
2002: Sally vit en colocation avec une Harmony de 36 ans qui fume et avale tout ce qui lui tombe sous la main et qui est persuadée qu’elle va un jour réaliser un documentaire sur les cures de désintoxication qu’elle a testées. « Sur le milieu » comme elle lâchait sur le rythme de la fumée. C’était la dernière d’une série infinie de lubies qu’elle ne réalisait jamais.

Harmony n’avait pas toujours été une camée de première. Avant, elle était pute. Harmony affirmait qu’elle faisait ça pour payer l’héroïne de son mec de l’époque mais la connaissant, mais Sally sait qu’elle a fait ça pour savoir encore comment ça fait de se faire mal.

Si Einstein définit la folie comme la répétition d’une même erreur en espérant un résultat différent, Harmony et elle sont deux foutues cinglées.

Aujourd’hui, Harmony n’est pas là. Sally traîne dans l’appartement et reste une fois de plus perplexe devant la somme des manies d’Harmony. L’une d’elle consiste à tout ranger de façon géométrique mais seulement sur la table basse, le reste du studio semblant gerber leurs affaires respectives. Harmony se nourrit exclusivement de surimi et de rillettes de thon, qu’elle étale avec de la mayonnaise sur du pain de mie.

Ça fait deux ans qu’elles vivent ensemble.

Le téléphone retentit : Jokabeth se fend du coup de fil hebdomadaire à sa sœur à problèmes.

 

“ – Ça va en ce moment ?

– Pense à ce que tu as envie d’entendre et trouve l’inverse.

– Sally ?” tenta sa soeur

“ – Ouais…

– T’en as pas marre ?

– De façon générale, si. Pourquoi ?

– J’ai l’impression que tu vas finir par crever comme Papa. C’est ça que tu veux ?” la voix de sa soeur tenait de la supplique.

“- Nah ! Pas comme Marc-Charles. Un truc un peu plus flamboyant, comme… Cher.

– Cher n’est pas morte, bordel !

– Tu es sûre ?

– Tu fais chier, Sally.

– Mon bon souvenir à Marguerite. Je l’appelle pas mais le coeur y est.

– C’est ça, oui. Bon vent. »
Que le lecteur ne se méprenne pas, sa sœur et elle s’adorent, aussi proches que leur permettent leurs différences. Jokabeth avait réussi et Sally vivotait. Jokabeth voudrait qu’elle change.

Qui change ? Sérieusement, qui ?

La mère de Sally aime justifier le manque d’ambition et la débauche de sa cadette par le fait que Marc-Charles et elle étaient passés à côté de leur fille précoce. Elle avait dit et redit que pourtant tout était clair : son problème avec la discipline, son rejet systématique d’une quelconque forme d’autorité, son ennui en classe, ses notes passées d’excellentes à catastrophiques en l’espace de quelques mois.

Sally aurait pu dire à Marguerite qu’en l’espace de quelques mois, son mari était devenu fou et avait fait de Sally sa petite victime préférée avant de mourir comme un chien. Jusqu’à présent, elle avait réussi à faire l’économie de cette remarque. Sa mère ne pouvait pas l’entendre, elle se vautrait dans une culpabilité plus confortable. Et ne voulait pas en démordre.

Parfois, dans ses logorrhées, elle se défendait : « – On aurait dû te faire tester mais tu manquais de maturité. » Selon Marguerite, il faut à l’enfant un minimum de maturité pour pouvoir déceler s’il est précoce ou non.

La vérité ? Sally s’en fout.

La vérité ? Elle a toujours voué un culte à la paresse. Point.

Elle aimait s’allonger dans le vide.

Et regarder la Petite Maison dans la Prairie.

Le bruit de quelqu’un qui s’effondre contre la porte d’entrée. Sally en conclut qu’Harmony a retrouvé le chemin du studio. Elle laisse son amie divaguer un moment et chercher ses clefs sachant qu’elle ne les a pas avant de lui ouvrir.

Harmony est assise par terre, le contenu de son sac étalé entre ses jambes grises. Elle est morveuse, Sally n’est pas certaine qu’elle la reconnaisse. La voisine septuagénaire passa la tête dans l’entrebâillement de sa porte et son con de chien de s’échapper en direction des jambes d’Harmony.

« – Rentrez chez vous, Mme Tuille.” intima Sally à l’adresse de la voisine.

“ – Quelle misère ! Judith ! Au pied, ma petite.” chevrota la septuagénaire avec des yeux gros comme des “Oh, mon Dieu! Mon programme préféré !”

“   – Harmony, lève-toi, merde!

– Elle est malade ? “ demanda Mme Tuille.

“  – Non, elle va bien.

– Quelle misère.” continua la vieille femme.

“  – Rentrez chez vous !

– Judith ! Viens, ma petite !”

Harmony était désormais en posture sur la chienne et simulait une copulation pour le moins convaincante. Judith essayait de mordre son assaillante et Sally regardait la scène avec une fatigue non dissimulée. Mme Tuille était sortie sur le palier et tentait de dégager la chienne des griffes d’Harmony. Mme Tuille cria. Harmony l’avait mordue. Sally accusait la chienne sans conviction.

« – Elle est folle, mais elle est folle !” hurlait la voisine “ Lâchez Judith, lâchez-la !

– Harmony, lâche ce chien !” tenta Sally

“ – Un chien de ma chienne, ricanait Harmony.

“ – Faîtes quelque chose ou j’appelle la police !

– Que voulez-vous que je fasse, au juste ? Que je la traîne par les pieds?

– Je ne sais pas mais faîtes quelque chose avant qu’elle ne tue ma Judith !”

Finalement, Sally entra dans l’appartement et en ressortit avec un saladier d’eau froide, qu’elle balança à la tête de sa colocataire. Surprise, Cette dernière lâcha le chien qui couina vers sa maîtresse. Harmony rigolait, ruisselante et sale et perdue.

Sally referma la porte sur cette espèce de conne. Mme Tuille aussi.

Sally tremblait car elle était en pleine crise de manque. Harmony était censée acheter de la vodka et de la bière mais ne l’avait visiblement pas fait. Le problème était que Sally avait beaucoup de mal à sortir. On l’avait diagnostiquée agoraphobe. Peur de la place publique. Sally avait l’impression de mourir plusieurs fois par jour, en particulier lorsqu’elle franchissait le seuil de son studio. Pratique pour une parisienne. Il pouvait lui arriver de sortir dans la rue mais toujours accompagnée. D’une personne de confiance sinon, ça ne marchait pas.

Dès lors, Sally ne comprenait pas pourquoi son subconscient considérait une camée de 36 ans comme une personne de confiance.

À travers le judas, elle vérifiait où en était Harmony. Elle était allongée à la romaine et lisait Les Monologues du Vagin à même le parquet trempé. Fébrile, Sally attrapa son sac et r’ouvrit la porte.

« – Viens, dit-elle

“ – Où ça ?

– Chez G20.

– J’y suis allée”, mentait-elle

“ – Tu mens. Allons-y, je dois boire un coup.

– Non, laisse-moi.

– Toi aussi tu dois boire un coup.

– Vrai. Putain. On va où, déjà ?

– Chez G20 !

– Allons chez Leader Price.

– Non, l’alcool est dégueu en hard-discount.

– Chez G20 ?!?

– Oui. Allez, bouge-toi, ça va bientôt fermer.

– Tu es alcoolique.

– Je sais. Toi aussi.

– Je sais. On y va. »

Harmony se leva péniblement . Ses cheveux goutaient le long de sa nuque et Sally la serra dans ses bras.

à suivre…