Dehors, le boulevard de Charonne était chaud. C’était l’heure des gens pressés de rentrer chez eux. C’était l’heure des bobos attardés aux terrasses des cafés; la rue de Bagnolet grouillait de parisiens, ses trottoirs trop étroits sont autant d’obstacles pour Harmony et par extension, pour sa compagne agoraphobe. Elles passèrent devant le Gobe-Lune où se trouvaient déjà Jean, Séti et Manu. Elles les retrouveraient tout à l’heure.

 

Dans la supérette, il est impossible de se déplacer de face. Les gens se faufilent de profil. Sally appelle la caissière pour qu’elle ouvre la vitrine des alcools et choisit deux bouteilles d’Absolut. Harmony la rejoignait les bras chargés de packs de bière, les poches pleines de mayonnaise et de rillettes de thon. Elle avait aussi volé des tampons et une paire de bas noirs. En faisant la queue, elles commentaient le physique des gens dans la file. Décrétant que l’homme devant elles ressemblait à Pascal Sevran, que la femme avec lui était taillée comme une bouteille de Perrier. L’adolescent qui les précédait avait une peau à avoir mauvaise haleine. La vieille qui était quant à elle en train de payer ses articles devait être greffière dans une autre vie pour que son corps lui en veuille à ce point dans celle-ci. Ça leur faisait passer le temps. Harmony et elle décapsulèrent  une bouteille et la vidèrent d’un trait. La caissière leur fit les gros yeux, elle détestait les voir boire dans son magasin. Comme une cloche anar’, Harmony rota haut et fort pour lui signifier son point de vue .

 

La chaleur montait du ventre de Sally, dénouant un peu ses épaules . Elle en ouvrit une autre, versant la bière en pente raide dans sa gorge et petit à petit, ça cesserait d’appeler à l’aide sous son crâne.

Et ce soir tout irait bien.

Quand leur tour arriva deux bières plus tard, Sally flottait. La caissière tirait ostensiblement la gueule attendu qu’elle ne daigna pas les aider à charger les sacs. De plus, elle sait qu’Harmony a dû voler tout un tas de trucs, ses yeux les mitraillent, Sally ne comprend pas pourquoi l’employée n’intervient pas. Laissant un pack vide sur le tapis, elles paient et partent.

Au Gobe-Lune, Jean et Manu les attendent. Sally les connais à peine, c’est toujours Harmony qui lui présente de nouvelles têtes comme elle ne sort presque jamais. Manu est le nouvel amant de son amie. Il a 26 ans, plutôt petit et maigre mais son visage mangé de barbe et sa tignasse bouclée ont quelque chose de définitivement sympathique. Il ressemble à ce qu’il est : un breton sous acide. Et chaque fois qu’Harmony lui présente un de ses amants, ce dernier veut coucher avec Sally. Et elle ne sait pas dire non. Sally imagine donc à quoi ressemblerait Manu la tête entre ses cuisses.

Jean lui demande pourquoi elle s’appelle Sally et cette question la plonge dans la perplexité. « Est-ce que c’est à cause de Quand Harry rencontre Sally ? » demande t-il goguenard. Elle répond qu’elle était déjà née en 1989 et que ce prénom lui vient de sa grande tante paternelle échappée des camps.

Donc Sally est juive ? “Juste à moitié”  Sally lui demande pourquoi il s’appelle Jean; “Est-ce à cause de Jean de Florette ?” Manu rigole.

Harmony veut maintenant rentrer pour lui montrer leur vue du Père-Lachaise et bien que Manu ait aussi une vue sur le cimetière, il les suit avec enthousiasme.

Jean reste seul.

 

Assis tous les trois sur le parquet, à boire et pour Manu et Harmony à taper rail sur rail, Sally se dit qu’après tout, sa vie lui convient plutôt bien. L’assurance qu’avait souscrite son chirurgien-dentiste de père lui permettait de payer le loyer, les factures, les clopes et l’alcool jusqu’à ses 26 ans et au pire, il lui restait un tiers de son héritage. Harmony se chargeait de voler le peu que Sally mangeait et d’assouvir sa passion pour les rillettes de thon.

Du moment qu’elle ne dessaoulait pas et qu’il y avait quelqu’un pour la baiser  correctement et occasionnellement faire ses courses, ça roulait. Sally pensait à  Jokabeth qui faisait son droit à Assas. À Marguerite qui vivait seule. À Marc-Charles sous son cyprès.

Dix ans qu’il est mort. Sally avait vingt ans.

« – Comment vous vous êtes rencontrées, toutes les deux ?

– Dans l’aile psychiatrique de Saint-Antoine, répond Harmony.

Dut-elle menacer de s’immoler par le feu, Sally ne pourrait pas empêcher sa colocataire de raconter leur histoire.

Harmony se redresse, toussote et respire un grand coup car elle ne le refera qu’une fois le récit terminé.

 

« – J’étais internée par ma mère, Annie, c’était le soir. Je devais être là depuis une semaine. C’était une vraie Cour des Miracles, cet étage. Donc, du bout du couloir, je vois arriver la jeune fille avec un long manteau doublé de lapin. Belle et toute maigre. Et jeune. La plus jeune de nous tous.”

Elle se tourne vers Sally: “ – T’étais avec ton oncle et ta tante. Je me suis demandée ce qu’elle foutait là, avec son sac de voyage rouge qui fermait pas. Le lendemain, je l’ai revue. Elle écoutait Nick Cave dans sa chambre. Ensuite, on s’est échappées plusieurs fois pour aller boire des rhums à La Liberté, tu sais, le p’tit rade où je t’ai emmené le mois dernier…

Manu cherche vaguement sans remettre.

« Mais si, celui qui a tous ces rhums arrangés !

– Ok », admit Manu, qui ne voyait pas pour autant.

«  Sally est sortie avant moi et quand ça a été mon tour de sortir, je suis venue m’installer ici, chez elle.”

“- Et comme tu le vois, dit Sally, elle n’est jamais partie.

– Si mais je suis toujours revenue.” Manu enchaîna:

– Et toi? Pourquoi t’étais là?”

Sally revit un bref instant l’aspirant flic roux et prognathe, les Twin Towers qui étaient tombées en direct – interrompant la diffusion d’un épisode de Love and Married – et la voiture sur l’autoroute ; ça faisait beaucoup d’anecdotes qui n’allaient pas ensemble : “Je supportais pas Pontoise.”

“ T’as un mec, Sally ?”
Le lit bouge, elle ne dort pas. Manu et Harmony baisent à côté d’elle. elle sent la main de Manu caresser ses fesses pendant qu’Harmony piaille des locutions latines. Sally laisse Manu faire. Quand il jouit, sa main agrippe toujours son cul, mais plus fort.

Il s’en va, Harmony et elle s’endormirent serrées l’une contre l’autre. Sally savait aussi bien qu’elle que Manu l’a baisée pour la dernière fois et que la prochaine fois, ce serait son tour, dans la logique des choses qui tournent mal.

1992

« Les filles, j’ai un mauvais pressentiment » Elles étaient toutes les trois chez Stock et brusquement, Marguerite avait immobilisé le chariot au milieu d’une allée. Sally profita furtivement du malaise de sa mère pour placer dans le chariot une rangée de Milky Way, leur père leur interdisait toutes sucreries. Noël serait là dans 20 jours et il y avait une forêt de sapins sur le parking.

Dimanche 6 décembre 1992, neuf heures.

Marc-Charles est mort.

Le téléphone avait sonné tôt ce matin-là. Marguerite avait décroché depuis sa chambre pendant que Sally et Jokabeth étaient au salon. Leur père est mort. Elles ne le savaient pas encore.

Sur l’écran de télévision, le film Mayrig, qu’elles ne pourraient plus revoir tant il serait inextricablement lié à la mort de leur père, mais elles ne le savent pas encore.. À l’écran un homme était torturé, on posait des fers sur ses pieds nus. Fascination. Marc-Charles est mort. Elles ne le savaient toujours pas. Hormis les cris de l’homme dans le poste de télévision, la maison était calme. Elles n’entendaient pas leur mère pleurer, concentrées sur les exactions du génocide arménien et sur les yeux expressifs d’Omar Sharif.

Jokabeth et elle étaient assises l’une à côté de l’autre sur le canapé de tissu crème, un vieux canapé qui datait de Paris. Un vieux canapé qui existait avant elles, quand il n’y avait que Marc-Charles et Marguerite. Ces choses qui existent avant nous, ces riens qui restent là quand on oublie la voix des morts.

Sally avait dix ans « et trois-quart », Jokabeth en avait onze pour encore 19 jours. Les gens pensaient qu’elles étaient jumelles car leur différence d’âge est minime et qu’elles étaient coiffées de la même façon. Mais elles ne se ressemblent pas. Jokabeth était toute fine, leur père l’appelait « Le 11 gagne un kilo de sucre » car ses jambes étaient minces comme des 1. Sally, elle, était ronde parce qu’elle piquait sans arrêt des pièces dans le pantalon de Marc-Charles pour s’acheter des bonbons le matin avant l’école. Quand elle voulait bien le masser, il les lui donnait lui-même.

Les gens ne regardent pas vraiment, ils survolent les choses.

Marguerite n’était toujours pas sortie de sa chambre. Celle de Marc-Charles est vide, il était à l’hôpital depuis quelques jours. Sally n’y pensait pas. Ces derniers mois, elle ne l’aimait pas. Son absence ressemblait à des vacances s’il n’y avait l’inquiétude de sa mère. Sally ne remarque rien de spécial, sa mère est inquiète depuis toujours.

Assise en tailleur sur le canapé, Jokabeth remuait les orteils, elle les frottait contre le tissu rugueux et ça la berçait. Sally faisait ça aussi et Marguerite aussi. C’est drôle les trucs de famille qu’on se refile, ça et le malheur.

Le jour était incertain car les volets étaient fermés pour empêcher le froid d’entrer, c’était presque l’hiver.

La porte de communication s’ouvrit et Marguerite arriva dans le salon. Les filles étaient toujours heureuses quand elle se levait. Elle avait l’air d’être toute petite dans son peignoir, avec ses larmes et sa trouille.

 

« Les filles, votre père est mort »