AVIS AUX LECTEURS
Bien loin de prétendre au prochain prix littéraire mais soucieuse de garder une certaine exclusivité, j’installe un système de mot de passe pour les prochains extraits de romans. Si ça t’intéresse tu m’envoies un MP ou un mail (indiqué sur mon blog) et bam, à toi la lecture.
La bisouille.

Sally était tirée du sommeil par le tambour de la pluie contre les fenêtres. Les paupières lourdes, elle vit Harmony la fixer avec des yeux ronds et son corps se balancer d’avant en arrière avec une régularité de métronome.

« – Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Sally

« – Mon père vient de mourir. lâcha-t-elle. « Sally, ça y est. Annie vient de m’appeler. Putain de merde

– Comment tu te sens? dit Sally en s’asseyant derrière Harmony, ses jambes autour d’elle dans un geste… ben maternel.

– Vide.

– Tu as fumé? »

Harmonie brandit sa pipe et une bouteille en guise de réponse. Son débit était frénétique

« – Tu te rends compte, on va l’enterrer dans trois jours !!! Qu’est-ce que je vais mettre? J’ai plus rien à me mettre!

– Mais qu’est-ce que tu racontes?

– Tu as mis quoi, toi, pour l’enterrement de ton père?

– Je sais plus, c’est quoi cette question? »

Harmony lui tendait un verre.

« – Tu t’en souviens pas?

– Merci. Si je m’en souviens, je portais du bleu marine, Sally porta le verre à ses lèvres :
« Je déteste cette putain de couleur.

– Oui mais plus précisément, c’était quoi tes fringues?

– Tu crois pas que t’as d’autres choses à penser que de savoir ce que je portais?

– Non, ils sont morts le même jour, Sally ! Ding, ding, ding, on est le 6 ! C’est un signe. C’est le signe qu’on est liées karmiquement toutes les deux, tu comprends ? Je dois porter la même chose que tu portais il y a dix ans,  d’accord ? Alors réfléchis, merde!

– Ok quelle grosse montagne de conneries… Normal. D’accord, d’accord. Alors attends voir, Marguerite voulait me faire porter du bleu marine parce qu’elle jugeait le noir vulgaire. Ok, je me souviens.

– Et?

– Et jamais de la vie tu porterais ce que je portais.

– Genre?

– Genre t’aurais l’air d’une foutue catho, Harmony.

– Parce que je suis quoi d’après toi ? hurlait-elle

– Ok, t’énerve pas. J’avais de ces serre-tête à dents qui te défoncent le crâne. Euh.. un cardigan bleu marine avec un blason, une jupe plissée bleue marine, un chemisier blanc, des mocassins à glands.

– Merde.

– Tes idées à la con, aussi… et je te dis ça avec tout mon amour. »

 

Une bouteille de vodka plus tard, Harmony ronflait sur le lit, complètement nue. Elle avait tenu à ce que chacune enfile la tenue de l’autre. Une lubie régulière dont Sally ne bitait ni les tenants ni les aboutissants. Aussi Harmony était-elle nue et Sally dans la robe à fleurs tâchée du sperme de Manu.

Sally s’ennuyait et dessinait des étoiles sur l’écran de la télévision. Le corps de sa colocataire était couvert de grains de beauté, sa peau avait l’aspect laiteux caractéristique des rousses mais son pubis châtain lui l’effet de ne pas assumer les choses. En conséquence de quoi, elle profita du coma de sa colocataire pour faire un peu la conne. Elle manqua de se casser la gueule sur une flaque dans la salle de bain et en conclut que l’une d’elles avait pissé par terre. Une vieille tondeuse était rangée à sa place sous le lavabo, chargée, prête à faire un carnage avec les poils d’Harmony. Ce que Sally trouvait sensass avec le sommeil de son amie , c’est qu’elle seule pouvait lui faire à peu près tout sans qu’elle ne se réveille. Sally ôta le sabot et s’attaqua la toison noisette, les poils volèrent dans le lit défait et ne tardèrent pas à venir lui chatouiller les narines.

 

Sally repensait à sa prof d’Arts du lycée et du thème « déconstruction/construction » qu’elle avait complètement foiré et qui lui avait valu la sentence définitive: son travail ne verrait jamais la FIAC.

On frappait à la porte, c’était Manu.

« – Qu’est-ce que tu fais là ? aboya-t-elle

« – Je viens voir ta copine.

– Elle n’est pas décente là, et elle dort. Enfin, je crois, je suis jamais sûre.

– Bon, ça tombe bien, c’est toi que je viens voir. T’as l’air dé-faite. » articula Manu « Qu’est-ce que tu faisais?

– Je faisais une déconstruction/construction sur la chatte d’Harmony. »
Sally remarqua que si le jeune homme avait pris la peine de rentrer chez lui, il n’avait pas pris celle de pendre une douche ou de se changer.

Il se pencha sur le pubis de son amante :

« – C’est …. Hitler ?
– Je ne suis pas sûre de ce que je vais faire des poils qui restent mais j’ai bien-envie de les utiliser.

Manu balança ses baskets dans un coin de l’appart et sa veste à l’opposé, ça plaisait à Sally, sa débilité adolescente.

« -T’as pensé à les lui coller entre les sourcils?
– Non putain mais c’est une excellente idée !

Manu dessinait de minuscules croix gammées sur le ventre de son amante pendant que Sally partait à la recherche d’un tube de colle dans le dressing

« -Il faudrait aussi peigner les cheveux et la moustache avec la colle. C’est quand même très frisé, là. fit-il remarquer.
« -Une chose à la fois, dit-elle, je n’ai toujours pas la colle. T’as pas du Pento?
« -Non mais je viens de trouver un peigne dans votre bordel, c’est déjà énorme.
– Le père d’Harmony est mort ce matin.
– Oh merde, la pauvre… De quoi?
– Pneumonie.
– Mais c’est dégueulasse ce que tu fais !
– Ah, fit Sally, c’est vrai ! J’avais oublié que tu la connaissais depuis quoi ? Quarante-cinq minutes ? Elle n’est pas juste bêtement triste, je t’assure. Elle est… je ne sais pas. Décontenancée? Désœuvrée? Coupable?
– Je comprends rien.
– Son père a eu un AVC, il y a dix ans, suite à une chute provoquée une mauvaise cuite . Il était dans le coma depuis. Elle hérite d’un appartement dans le seizième et est soulagée de son père, que demande le peuple? Aide-moi, tiens les poils.
– Toi, ça se voit que tu n’as jamais perdu un proche. asséna, Manu, dégoûté.
– Sans doute. Passe-moi le peigne, s’il-te-plaît.
– C’est pas de la colle forte au moins?
– Mais nan !!!

 

Il était cinq heures quand elle avait joui dans la bouche de Manu. Il avait suffi qu’il lui demande si elle y entravait quelque chose à la tendresse des hommes, celle qui est maladroite comme Bambi qui apprend à marcher. Elle s’était coulé sur ses genoux, collé son corps adolescent à son corps adolescent, son sexe plaqué sur le sien à travers la toile tendue de son pantalon, elle avait planté ses ongles dans sa barbe et dans sa tignasse aux boucles chaudes pour attirer sa bouche contre sa gorge. Elle le tirait partout: barbe, cheveux, oreilles. Assis l’un sur l’autre sur le sol à ondoyer comme des vipères débiles. Il a passé une main sous ses fesses et a enfoncé trois doigts dans la bonne-bouche-ruisseau. C’est bien la même robe mais le goût est différent. Il porte les doigts mouillés à son nez et à sa bouche, puis à la sienne. De l’autre main il l’écarta pour sortir de son pénis de son pantalon, palpitante turgescence mignonne et elle se plaqua contre lui à nouveau. Elle l’aspire, Ils tremblent. En trois énergiques coups de rein, il éjacule. Sally feulait, elle trépignait et le frappait. Il la jeta sur le lit où sa tête cogna contre le genou d’Harmony. Manu grignotait ses petites viandes fragiles et poissées. Sally jouissait fort et très vite avant de lui décocher un coup de pied dans la mâchoire. Manu s’en mordit la langue. Alors, Sally sentit la main d’Harmony caresser ses cheveux, elle vit sa tête s’approcher, se poser au-dessus de son visage pour lui offrir un long baiser. Manu s’était levé, du sang coulait de sa lèvre inférieure qu’il tenait d’une main et s’était mis à casser les bouteilles vides en gueulant qu’elles étaient folles, furieuses, salopes ! Il ne récolta en réponse que deux rires gutturaux.

Gloutonnes.

1992

« Papa est mort. Maman se tient devant nous. Pourquoi pleure-t-elle cette fois-ci? »

Instantanément, à la seconde même où leur prononce les mots, Jokabeth fond en larmes. Sally ne comprend pas comment elle fait. Des sanglots obèses et bruyants. La tête dans ses deux mains,elle voit sa sœur prise de hoquets, son petit ventre se retourner comme un gant, ses jambes maigres dépasser de son tee-shirt de nuit. Papa est mort. Elles le savaient maintenant. Toute leur vie, il sera mort. Quand elles seront grandes, il sera mort. Sally a compris ce qu’a dit sa mère, elle a compris pourquoi sa sœur et elle pleuraient si fort mais elle ne sait pas ce qu’elle doit faire. Il serait sans doute de bon ton de se joindre à elles. Où est-il, déjà? Marguerite s’assied entre ses filles sur le canapé de tissus crème, pour les prendre dans ses bras aujourd’hui inutiles. Ce souvenir qui restera, Jokabeth a pleuré avant Sally.

« On va se serrer les coudes, hein? On va se serrer les coudes. » Où est-il? Il est à la morgue. La maison paraît plus petite, chaque chose rétrécit et finalement, comme tout le monde, Sally pleure. Pourquoi il est mort, Maman? Il était trop malade, mon chaton. Ça n’avait rien de réel, ça sonnait plutôt comme des dialogues Lassie, chien fidèle.

Marguerite passe toute la matinée au téléphone et Sally profite de sa dévotion à prévenir la terre entière pour se gaver de Milky Way, chose qu’elle n’a pas le droit de faire d’ordinaire en lisant un album de Tintin. Elle ne sait pas où est Jokabeth. Si, elle est dans la chambre avec leur mère. Depuis un an, Sally et son père partageaient la même chambre, Sally le jour, son père la nuit. Drôle de petite chambre au papier peint Laura Ashley, aux placards emplis de vêtements d’homme et d’armes à feu cachées. Au bureau de petite fille où s’entassent les journaux intimes, les Hara-Kiri, les dessins, les blocs d’ordonnances, les Roald Dahl et les médicaments. Ce père qui menace de tuer dort dans son lit. Dans sa couette à feuilles de lierre, avec ses peluches. Sally dort dans la chambre de Jokabeth. Marguerite téléphone dans sa chambre. Ça a un côté risible. Sally regarde cette chambre. Son père gémissant, jurant, mauvais comme la peste. Un pantin cinglé dans un tee-shirt Mickey Mouse, qui crie qu’il tuerait pour dormir. Un homme pervers qui hurle que leurs vies de gamines font trop de boucan. L’humour dans la mort, c’est la trivialité des instants graves. Peut-on imaginer qu’un homme en tee-shirt Mickey a des envies de massacre? Sa maladie physique, c’est une blague. Sa folie est une très mauvaise farce. Elles ont frôlé le fait-divers.

A l’heure du déjeuner, la maison est remplie de gens. Les amis qui ne savaient pas que Marc-Charles était devenu un monstre. Ils apportent à manger. Ils couvrent tous les miroirs de la maison. Ils pleurent aussi. Et Shi’vah commence. Sally ne veut pas aller à l’école demain.